Le passage des cyclones

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Sans cesse dans la comparaison, nos vies quotidiennes ne se satisfont plus que du mieux, du prochain, du pas encore là, tout en critiquant l’actuel et dénigrant le connu. Privez-nous un instant de nos cordons d’alimentation (à se demander qui est alimenté, au final, le smartphone ou nous-même ?), et on se retrouve tout penauds et désoeuvrés… Certains participent même à des stages, à des coachings, pour abandonner leurs machines et se reconnecter se retrouver avec eux-mêmes.

PLUS D’EAU NI D’ELECTRICITE

Ici à la Réunion, on a des smartphones (si si), et on a aussi des cyclones. Nous subissons régulièrement, environ une fois par an, ce qu’on appelle un épisode cyclonique. Une grosse tempête avec des vents impressionnants, beaucoup de pluie et pas d’autre possibilité que celle de se préparer le mieux possible, de se mettre à l’abri et d’attendre que ça passe. Et la grosse surprise de l’épisode, c’est la découverte de ce qui va être coupé (comme un cordon) : l’eau ou l’électricité ? Ou les deux ? Et pendant combien de jours ?

Ces périodes sont précieuses. Le danger est réel, et les procédures et les réflexes sont rôdés, côté autorités et côté citoyens. On s’invite les uns chez les autres, on se barricade, on remplit la piscine des enfants, la baignoire et des bouteilles d’eau du robinet (pour se laver), on achète des litres d’eau minérale (pour boire), des piles pour les radios et les lampes de poche, des bougies et des allumettes. On prépare des provisions de trucs qui se cuisinent au gaz (on vérifie la bouteille d’ailleurs). On sort les jeux de société. On vide les réfrigérateurs et les congélateurs pour perdre le moins possible de nourriture. On recharge d’avance des batteries de smartphones au cas où on ne perde pas l’électricité. On élague les arbres trop hauts, on rentre les mobiliers et les autos, on enferme les animaux, et on attend. Les enfants adorent ces longs instants pendant lesquels, coupés des engins électroniques, et attentifs à quelque chose qui nous dépasse, on joue et parle davantage avec eux.

LE TEMPS SUSPENDU

Le passage d’un cyclone dure en général 12 heures. Douze heures de jour ou de nuit pendant lesquelles ça castagne dur ! ça tape et ça secoue, il y a des arbres qui cassent et des choses qui volent. Plus personne ne circule, on regarde par l’entrebâillement des fenêtres, on dort mal. Et on a souvent plus d’eau courante. Même préparé, ce n’est pas évident de faire 3 jours la vaisselle dans une eau qui finit par croupir. C’est dur de ne pas prendre de douche pendant autant de temps (climat tropical), de ne pas se laver les mains autant que d’habitude. C’est dur, en étant enfermés, de ne plus profiter de nos loisirs habituels (Internet, télévision, ventilateur).

Une fois l’alerte terminée, la vie reprend doucement son cours. On évalue les dégâts dans son jardin, on ramasse les branches cassées, on remet le portail sortit de ses rails en place. Un solidarité naturelle se créé entre voisins pour ces travaux. On reprend la route dans ces paysages bousculés, arbres déracinés, poteaux brisés, affichages publicitaires couchés au sol. Et on a toujours ni électricité ni eau. On entend à la radio que les équipes d’EDF et des régies de gestion de l’eau sont à pied d’œuvre, et recablent (toujours cette histoire de fils…) les quartiers et les zones d’habitations les unes après les autres. La radio libre fonctionne à plein régime et donne des nouvelles des quatre coins de l’île. Les gens l’utilisent pour parler du temps qui fait dans leur secteur, pour demander un service, pour retrouver un animal échappé pendant la tempête.

UN QUOTIDIEN SI DOUX

Et puis un jour, l’eau revient. Elle coule à nouveau du robinet qui était devenu inutile. Surprise ! Joie de se laver les mains avec du savon et de rincer généreusement ! Joie d’une douche et d’une vaisselle à grande eau. Et puis c’est l’électricité qui revient, avec son crépitement. Le ventilateur de plafond démarre lentement sa rotation, le grésillement familier du réfrigérateur emplit à nouveau la cuisine. Internet, la télévision et le téléphone sont à nouveau effectifs.

Et là, avec l’eau potable à profusion pour boire et se laver, avec de l’électricité à foison pour nous éclairer, conserver nos aliments, nous rafraichir et communiquer, on a pour une heure ou deux le sentiment délicieux de vivre dans un confort et un luxe infini.

Ce qui est fondamentalement vrai. C’est bien de s’en rappeler une fois par an.

La photo d’illustration a été prise pendant Béjisa (et oui, les cyclones ont leur petit nom) le 2 janvier 2014.